Médecin coordonnateur des CSAPA Ouest et Sud d’Addictions France à La Réunion, Camille Puddu revient sur son parcours et son expérience en addictologie. Elle partage son regard sur les réalités du territoire réunionnais, l’évolution des pratiques et les enjeux actuels de la prise en charge des addictions. 

À travers cet échange, elle évoque notamment les problématiques spécifiques rencontrées par les professionnels et l’importance d’un accompagnement adapté aux besoins de chaque patient. 

Quel est votre parcours et ce qui vous a amenée vers l’addictologie ? 

Originaire de Normandie, j’ai suivi mon internat de médecine générale à Marseille. J’ai eu l’opportunité d’effectuer un stage de six mois à La Réunion dans le cadre d’un inter-CHU. Cette expérience m’a beaucoup plu et a renforcé mon envie de m’installer sur l’île. Lors de ma dernière année d’internat, j’ai choisi de m’orienter vers l’addictologie, une discipline que j’avais déjà découverte et particulièrement appréciée au cours de mes études. 

À la fin de mon internat, j’ai intégré le CHU SUD Réunion, où j’ai travaillé pendant un an, avant de rejoindre progressivement le CSAPA d’Addictions France. Ces expériences m’ont fait découvrir les différentes facettes de l’addictologie, de l’hôpital aux consultations en CSAPA, en passant par la liaison et les soins en milieu pénitentiaire. Depuis fin 2024, je suis médecin coordonnateur des CSAPA Ouest et Sud. 

 

Qu’est-ce qui vous plaît particulièrement dans l’addictologie ? 

C’est une spécialité particulièrement riche : nous accompagnons des personnes aux profils et aux problématiques très variés. Nous prenons en charge tous les types d’addictions, comme l’alcool, le cannabis ou le tabac, et les addictions comportementales comme la bigorexie, l’oniomanie, la dépendance aux écrans… 

Cette approche nécessite de considérer la personne dans sa globalité, en tenant compte de son histoire, de son environnement, de son parcours et de ses éventuelles autres problématiques de santé. C’est cette dimension à la fois humaine et transversale qui rend la discipline très engageante. Je m’intéresse également beaucoup aux troubles des conduites alimentaires (TCA), qui constituent aujourd’hui un axe important de notre activité. 

 

Quel est le lien entre TCA et addictions ? 

Nous travaillons sur les troubles de l’usage d’alcool dans le cadre des parcours bariatriques, en lien avec le CHOR. Avant une chirurgie bariatrique, il est important de rechercher d’éventuelles consommations problématiques d’alcool, car celles-ci peuvent représenter un facteur de risque. Lorsque nous recevons un patient, nous allons donc explorer les consommations de produits, puis rechercher également des troubles des conduites alimentaires : hyperphagie, boulimie, etc. Les problématiques peuvent se croiser et certaines personnes peuvent avoir tendance à déplacer leur addiction vers un autre produit ou comportement. 

Nous travaillons avec une psychologue sur ces questions, et une véritable filière est en train de se constituer. La pérennisation des postes de psychologues est un enjeu important pour pouvoir développer cette prise en charge dans la durée. 

 

Quelles sont les principales problématiques addictives que vous rencontrez à La Réunion ? 

À La Réunion, l’alcool constitue une problématique majeure, aux côtés du zamal (le cannabis local) et du tabac. Les troubles des conduites alimentaires (TCA) prennent également une place croissante dans notre activité et contribuent à une féminisation de notre file active. 

Concernant l’alcool, même si la proportion de consommateurs est globalement plus faible qu’au niveau national, les consommations peuvent être importantes et entraîner de nombreuses prises en charge aux urgences, notamment pour des épisodes d’ivresse aiguë. Certains patients y reviennent régulièrement sans bénéficier d’un accompagnement dans la durée. L’un des enjeux est donc de renforcer le lien entre les urgences et les structures spécialisées. 

 

Existe-t-il également des consommations ou pratiques spécifiques à La Réunion ? 

Oui. Nous sommes confrontés au détournement de certains médicaments, comme le Rivotril ou l’Artane, ainsi qu’à l’apparition de nouvelles substances, notamment les cathinones. Certaines pratiques de consommation, comme en « chasser le dragon » (inhalation de substances après chauffage), sont très fréquentes. Ces spécificités nous obligent à rester en veille et à adapter constamment nos pratiques. 

 

Comment lutter contre les idées reçues qui entourent encore les addictions ? 

La déculpabilisation est essentielle. L’addiction est encore trop souvent associée à un manque de volonté. À La Réunion, la consommation de zamal, parfois ancrée dans certaines habitudes et représentations culturelles, nécessite également un travail de sensibilisation sans jugement. 

Notre rôle est de permettre aux personnes de parler librement de leurs consommations et de les accompagner dans l’acceptation de leurs difficultés. Nous travaillons aussi sur ces représentations auprès des professionnels, notamment en formant les internes de médecine générale à l’addictologie et à la prise en charge des addictions comme maladies chroniques. 

 

La réduction des risques occupe une place importante dans votre pratique. Comment cette approche a-t-elle fait évoluer la prise en charge ? 

La réduction des risques est centrale en addictologie. Nous ne sommes plus uniquement dans une logique d’abstinence : l’objectif est de partir de la situation et des objectifs du patient.  Il peut s’agir de l’aider à réduire sa consommation, à en reprendre le contrôle ou, lorsqu’il est prêt, à arrêter. 

Cette approche progressive permet d’adapter la prise en charge à chaque personne et à sa réalité. Elle fait aujourd’hui partie intégrante de notre pratique, avec notamment la mise à disposition de matériel de réduction des risques et l’accompagnement par une pharmacienne dédiée à cette activité. 

 

Quels sont les publics qui nécessitent aujourd’hui une attention particulière ? 

Nous nous intéressons aux personnes présentant un TDAH, qui peut être associé à des problématiques addictives. Nous développons nos compétences dans ce domaine et avons mis en place des outils de repérage, avec notamment l’intervention de notre psychologue pour les évaluations. 

Cette démarche permet d’identifier des TDAH parfois non diagnostiqués et d’adapter la prise en charge aux difficultés rencontrées par les patients. Plus largement, nous renforçons nos liens avec les professionnels, les cliniques, les hôpitaux, les CMP et la psychiatrie, notamment pour les situations de pathologies duelles. 

 

Comment travaillez-vous avec les autres acteurs du territoire ? 

Addictions France est présente sur les quatre secteurs de La Réunion, avec des CSAPA et des consultations avancées, et travaille en coordination avec les professionnels de santé, les hôpitaux, les cliniques et les CMP. L’objectif est de fluidifier les parcours et de mieux articuler les prises en charge en addictologie et en psychiatrie. 

Nous développons également des actions avec la justice, des actions de prévention et de formation avec des webinaires autour des produits. Nous intervenons aussi sur le repérage précoce et l’intervention brève (RPIB) et participons à différents événements professionnels. 

 

Quelles sont, selon vous, les prochaines évolutions importantes pour l’addictologie à La Réunion ? 

Il faut continuer à faire évoluer nos pratiques pour répondre aux besoins réels des patients. La réduction des risques, le développement des prises en charge psychologiques, le repérage des TDAH ou encore le travail autour des TCA montrent que l’addictologie est une discipline en constante évolution. 

Je pense surtout qu’il faut continuer à décloisonner les prises en charge. Les addictions ne concernent pas uniquement l’addictologie : elles peuvent être liées à la psychiatrie, à la médecine générale, à la précarité, aux problématiques sociales ou encore à d’autres pathologies. 

Notre rôle est donc aussi de créer des passerelles entre les professionnels et de permettre aux patients d’avoir un parcours le plus cohérent possible. 

Et surtout, il faut continuer à déculpabiliser. Une personne qui vient consulter n’est pas une personne qui a « manqué de volonté ». C’est une personne qui a besoin d’aide, et notre rôle est de pouvoir lui proposer cette aide au moment où elle est prête à la recevoir. 

 

À noter dans l’agenda 

Camille Puddu interviendra dans le cadre du Congrès Addictologie – Douleur – Urgence, qui se tiendra les 2, 3 et 4 décembre 2026 à l’Espace Payanké, à Saint-Paul, à La Réunion.

Ce rendez-vous réunira les professionnels autour des enjeux liés à l’addictologie, à la douleur et aux urgences. 

Plus d’informations et programme : Congrès Addictologie – Douleur – Urgence 

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